Only Louis Kahn judge Mies

Dans certaines ethnies, il est d’usage de se confesser couramment (voire quotidiennement) afin de mieux appréhender nos futures mauvaises actions. Je n’ai guère d’avis sur la fiabilité du process et le pratique à ma manière, par l’abus du mot « pardon » en guise de ponctuation.

Pourtant, aujourd’hui, j’ai bien un mea culpa à partager. Je l’avais laissé dans un coin de ma tête mais les remords m’ont saluée.

Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps et jouais de l’archi comme on joue de l’amour. Hier encore, je parcourais quelques ouvrages, quand je tombais sur Dix-huit années avec Louis I. Kahn, d’August Komendant. Vexée par mon incapacité à flirter avec le génie, je succombais à la tentation de voir en lui le Narcisse caché derrière les lignes, et le coq eut pu chanter plus de trois fois que Louis can do the best, j’avais déjà tourné les talons.

Mais on ne peut pas l’ignorer toute sa vie, Louis. On sait tous que c’est dur de créer aujourd’hui. Tous les métiers du monde (même le plus vieux) ont leur lot d’illustres connus jouissant du privilège d’avoir marqué l’histoire de leur profession, de leur art. Peut-on vraiment leur en vouloir?

Hier encore, j’avais vingt ans, mais aujourd’hui c’est fini. Aujourd’hui, je suis Louis. Je suis silence et parfois lumière. Parfois les deux aussi. Je suis servant, je suis servi.  Je suis loin d’être aussi douée que lui, mais je fais de mon mieux.

De fait, je me pose la question: qui peut juger l’architecture?

Le critique a mauvaise réputation: artiste raté, talent culinaire non reconnu, etc. Mais le statut un peu particulier de l’architecture la soumet-elle à l’avis de chacun? Bien que, évidemment, on n’empêchera jamais personne de juger, ce n’est pas parce qu’elle est dans l’intérêt de tous que tout le monde lui trouve l’intérêt qu’elle mérite. 

Alors, peut être qu’il en va de même qu’en haut du Mont Olympe et le simple mortel ne comprendra jamais le vrai sens de l’immortalité. Peut-être faut-il être Mies pour comprendre Kahn…

Le ciel, les oiseaux et ta mer.

Aujourd’hui, on ne peut plus parler de Marseille sans évoquer indubitablement le fameux Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, figure emblématique du « j4 », un bâtiment signé Rudy Ricciotti, qui farde l’entrée maritime de la ville.

C’est un cube ! … c’est une dentelle… c’est une passerelle ! Que dis-je, c’est une passerelle ? … c’est une promenade !

Un pont entre l’ancienne histoire de la cité (le Fort Saint-Jean) et le nouvel horizon qui s’offre à elle, celui d’une ville qui réinvestit son littoral. Le lien physique que recherche toute âme arpentant Marseille: un chemin vers l’eau. Car voir la mer et la bonne mère reste la préoccupation première lorsque l’on travaille sur la cité phocéenne. Alors, si on pouvait voir la bonne mère depuis la mer… bref. Détour pensif, ne vous en déplaise, pour mieux vous expliquer en quoi la promenade du musée est le projet que tout le monde attendait.

Une (auto)route, d’une part, et la topographie, surtout, finissaient le désormais connu quartier du panier. Mais c’était sans compter sur l’architecte du M.u.c.e.m., qui offre une seconde entrée à sa résille et nous offre par la même une incroyable ballade aérienne, dans un premier temps, où l’horizon se mêle au bâtiment dans une linéarité aussi pure que troublante. Alors nous arrivons sur le toit du musée. Protégé du soleil par le retournement des façades et semi-protégé de la vue par la résille de béton sombre qui nous plonge dans un univers ambivalent. Une autre expérience du rapport au paysage, où la curiosité doit primer.

Puis, nous abandonnons la super-infrastructure pour glisser à l’intérieur du musée, sans vraiment y entrer. Dévalant la rampe, s’insinuant dans le bâtiment, parfois pris dans un reflet puis perdu dans une ombre, et on avance coûte que coûte, pour enfin la retrouver ; la mer. 

Svalutation

Les 17 et 18 octobre 2014 , se tenaient à Marseille Les 24 heures d’architecture. Une parenthèse architecturée pour nous rappeler que nous sommes tous acteurs de l’architecture. Patronnée par la question des « Désirs de ville», cette seconde édition proposait multitudes d’ateliers, d’expositions et conférences interrogeant explicitement l’architecture d’aujourd’hui et de demain, et plus intimement celle du Sud. À ce sujet, la table ronde « Nouvelles scènes sud » promettait beaucoup. J’y assistait sagement, quand soudain une chose me frappa : sous couvert de définir une entité sudiste dans les processus de fabrication du projet, l’essentiel manquait à l’appel : une identité.

J’ai donc décidé de ne pas vous parler des conclusions de ce débat, mais plutôt des questions qu’il m’a inspiré. Existe-t-il UNE scène du sud ?  Et plus largement, existe-t-il encore des scènes architecturales ? N’y en a-t-il pas trop pour qu’elles soient identifiables ?

Comme pour l’histoire de l’art, celle de l’architecture a elle aussi son lot de mouvements et    « d’-ismes » qui la racontent au fil des siècles. Où en sommes-nous? Le post-modernisme a-t-il cédé sa place à l’individualisme ? 

Forte de questionnements mais faible d’issues prometteuses à ce jour, je crains de n’être ni capable, ni suffisamment prétentieuse, pour y répondre, jamais. Toute quête est semée d’embuches, la mienne pourrait commencer par partager des morceaux choisis d’architecture, d’ici ou peut-être d’ailleurs ; et un jour, qui sait, elles formeront peut-être une identité…

Pensée numéro 5

Résiste, prouve que tu existes.

Je me souviens encore de mon premier rapport à l’autorité municipale, notamment sur la question de l’intégration. Je venais de parcourir, découvrir, comprendre le règlement d’urbanisme du secteur où je devais projeter.

Je venais de déchanter.

Malgré toute ma bonne volonté, l’affaire était mal engagée. Toutes mes intentions, retranscriptions directes des valeurs morales et paysagères acquises à l’école, étaient portées en échec par une simple et non moins rigide sentence :  » (…) aux proportions harmonieuses (…) soumis au bon jugement du maire de la commune. » 

Il semblait clair que le maire et moi n’avions pas la même vision de l’harmonie. Ce jour-là, j’appris la dure réalité de l’abandon, certains projets ne méritent pas que l’on se batte. Alors que faire du pacte déontologique que l’on signe envers l’architecture et envers soi-même ?

Un monsieur, bien connu pour son extravagante parole, a dit et écrit que l’architecture est un sport de combat. Il n’a pas vraiment tort. Je me refuse à devenir une gourgandine du métier, tous les projets méritent que l’on se donne entièrement. L’architecture on l’aime * totalement, tendrement, tragiquement *

*Michel Piccoli dans Le Mépris de J-L Godard, 1963*

Pensée numéro 4

« Le Corbusier, par exemple, peut réaliser les meilleurs logements qui soient, pratiques à l’usage et d’aspect séduisant, mais il n’est pas plus architecte qu’un concepteur d’installations ultra-modernes, et tout aussi séduisantes, destinées à l’élevage de poulets. » R.Byron

Théoriquement, agence (mot sans doute dérivé du latin agenda ce qui doit être fait) désigne une unité économique organisée autour d’un principal et d’un ou plusieurs agent(s). Dans le Dilemme de l’agence, Michel Jensen (1976) pose la question des conséquences du rapport d’opposition entre le détenteur officiel des responsabilités et celui à qui elles seront déléguées.

Ma plus grande peur, en stage ; et cela vaut pour n’importe lequel ; se résume dans ce mot : responsabilité.

À l’école, tout est possible. Ou presque. Disons plutôt qu’il n’y a guère de conséquences (si on omet l’éventuel et fatal redoublement). En agence, chaque trait décide d’un  morceau de vie. Chaque millimètre de plan est de ma responsabilité dans sa forme, de celle de l’employeur dans ses conséquences et de celle du client dans sa pratique. Cela fait beaucoup trop de responsabilités.

J’aime l’école dans tout ce qui l’oppose au travail d’agence : tout est possible. C’est d’abord à soi que l’on raconte une histoire, on se fait rêver.

J’aime l’agence dans tout ce qui l’oppose à l’école : elle est la réalité, elle est le dialogue avec le concret, on doit convaincre quelqu’un par notre histoire et rêver à deux.

Groupe Scolaire du Rouet

*à propos de la proposition de Chiche et Dussol Architectes feat Raphaëlle Segond Architecte.

On ne parle jamais d’architecture. On croit en parler, mais on se trompe. On ne parle que de parti pris, de structure, de matière,  de lumière, d’émotion, parfois même d’amour… En réalité, on parle surtout des gens. Que verraient-ils ? Que souhaiteraient-ils ? Qu’aimeraient-ils ? 

C’est toutes ces questions qui flirtent avec l’imaginaire de l’architecte.

Je suis une petite fille qui vient à l’école pour la première fois ; je suis un plus grand garçon qui va bientôt la quitter. Je suis une mère, un père qui accompagne mon enfant ; je suis une maîtresse ou une cantinière qui travaille. Je suis le gardien qui vit sur place ou j’habite dans un immeuble juste en face. Je passe dans cette rue tous les matins, … 

À l’image de toutes ces situations, le projet a plusieurs lectures. 

Je vois un jardin, une respiration au cœur de la ville, un projet qui joue avec l’histoire par des jeux de volumes et de matières, les mêmes qui dessinent de nouvelles façades, soit de nouvelles rues, donc un nouveau paysage pour la ville. Je vois un geste simple et léger qui vient s’adapter à la topographie pour ne pas blesser le site. Je vois une petite tour, un signal, une entrée, une transition entre les nouveaux immeubles hauts et imposants et les petit bâtis qui résistent toujours à l’envahisseur. Je vois une succession d’évènements, d’opportunités, de surprises et de rencontres. Je vois un jardin, puis un autre. Je vois des poupées russes, mise en abyme d’une ville dans la ville.  De l’extérieur, je pressens un projet mystérieux, qui se dévoile, s’esquisse et se devine ; de l’intérieur je le ressens. 

Je vois une école. 

http://www.chiche-dussol.com/index.php/projets/groupe-scolaire-du-rouet/

Pensée numéro 3

« Ce qui distingue d’emblée le pire architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche » K.Marx

Montrer son berlingot

Il ne faut pas avoir peur de ses idées. L’enjeu reste de les maîtriser. Des idées, trop d’idées. Il s’agit d’apprendre à les conceptualiser, les essouffler, puis les présenter. J’ai eu l’occasion de m’exprimer, j’ai montré mon berlingot.

Vous ne connaissez pas l’expression? C’est bien normal, je l’ai malencontreusement inventée. Pourtant, plus le temps passe, plus elle prend de sens.

Un matin, comme tous les matins à l’agence, arrive le jeu des 1000 euros sur France inter, présenté par le dynamique Nicolas Stoufflet. Perdu dans je ne sais quelle campagne cette fois-là, il interroge ses invités: « Expression comprenant le nom d’une gourmandise et signifiant montrer son pouvoir à un tiers ». Ni une ni deux, je ne sais quelle envolée de confiance me prit (j’avais jusqu’alors l’habitude de marmonner ces hypothèses dans mon écharpe) mais un puissant et affirmé -prétentieux aussi- « MONTRER SON BERLINGOT » s’échappe de ma pauvre bouche, encore toute émue par cette énergie improbable. C’est bien le mot. Tous les regards se tournent vers moi. Suivi de l’inévitable fou rire. Je n’avais pas besoin d’entendre la véritable réponse pour réaliser à quel point je venais de m’enterrer vivante. J’avais tendu le bâton, la perche, tout l’arsenal pour me faire battre. Montrer son berlingot, pfff, lächerlich!

J’ai cherché un sens à tout cela. Je n’ai rien trouvé. Il a fallu le créer. Depuis, montrer son berlingot c’est assumer, oser. J’ai même fini par le montrer. Ce qui nous distingue de l’abeille  la plus experte ce n’est pas uniquement le concept mais tout le travail d’introspection et de transcription. Une bonne idée doit s’exprimer correctement, sinon elle ne l’est pas, ou si peu. 

Réinventons donc le champ lexical architectural. On a déjà la charrette, le total look black, le cigarillo et ses amis ‘atypique’ et ‘saugrenu’. Désormais, il faut aussi compter sur le berlingot.

*la réponse qu’attendait monsieur Stoufflet était Tenir la dragée haute. Mais bon.

Pensée numéro 2

Lancelot ou le Chevalier de la Charrette

Quand on choisit ce métier on choisit une vie. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, dirait Benjamin Parker ; en architecture cela s’appelle la charrette!

Être charrette est une expression consacrée, propre à l’architecture. Avant, j’aurai juré au sectarisme, proclamant que tout un chacun a le droit de se déclarer charrette, qu’importe les circonstances et qu’importe son domaine d’épanouissement. Mais ça c’était avant.

Et encore, étudiante prétentieuse que je suis, je pensais en connaître le sens par la banale expérience de nuits blanches à la chaîne aboutissant au médiocre exposé de « gaufres mal cuites ». Ceci n’est pas une charrette. La charrette, la vraie, est chevaleresque.

« Ils allèrent cheminant sur la route la plus directe jusqu’à la chute du jour, et ils arrivèrent au Pont de l’Épée vers le soir, passé la neuvième heure. À l’entrée de ce pont, qui était si terrible, ils descendirent de leur cheval et regardèrent l’eau traitresse, noire, bruyante, rapide et chargée, si laide et épouvantable que l’on aurait dit le fleuve du diable; elle était si périlleuse et profonde que toute créature de ce monde, si elle y était tombée, aurait été aussi perdue que dans la mer salée. » Chrétien de Troyes

La charette sublime le projet. « Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Il ne s’agit pas seulement de dormir peu et travailler beaucoup. Il faut être prêt à tout recommencer jusqu’au bout. Il faut pouvoir décider d’un changement de cap dans les dernières courses de la trotteuse et prendre le chant du coq comme un encouragement plutôt qu’une fatalité. L’univers proposé par Chrétien de Troyes supporte assez facilement l’association architecturale. Intriguant, effrayant, envoûtant aussi. Ce que j’essaie d’exprimer c’est surtout la sensation épique que procure un rendu. Sans me prétendre experte, je n’en ai pas encore assez goûté, je puis seulement évoquer cette sensation de gouffre, de tunnel sans fin, puis l’aveuglante liberté quand on sait le projet restitué. Et l’envie de se remettre en selle à la conquête de nouvelles aventures. Forts de nos combats, on persévère, tandis que les chantres élogent sur nos prouesses. Cela dure un temps. La charrette est fatigante mais elle est aussi le signe d’espoir. On donne tout, on redonnera autant jusqu’à ce qu’elle ait raison de nous. Et je me sens comme Richard Gere, en génuflexions sous l’épée de Sean Connery (First Knight) , qui ne lui propose pas une vie de privilèges mais de servitudes, et pourtant je signe.

Pensée numéro 1

J’ouvre mon petit robert -qui n’est pas si petit*- Et voilà que je pars découvrir ce qu’il a de beau à raconter à propos de l’architecture…

architecture : n.f; du latin architectura, l’art de construire les édifices (etc).

Soit. Il semblerait que les compères « ardent » et « archiptères » aient le droit à plus d’imagination. Sans crier au mensonge, j’ai pourtant tendance à penser que l’architecture est avant toute chose l’art de croire en un édifice. Comme une machine à rêver où nos pensées deviennent des mots, une histoire qui deviendra une image avant d’être ce que le dictionnaire veut bien qu’elle soit.  Peut être alors, qu’avant de se construire, elle doit s’écrire…

Ainsi soit-il! Je déposerai donc mes pensées sur ce blog dont le terrible avantage est qu’il m’autorise à pratiquer le Je. “Je” pense, “je” ressent, “je” croit beaucoup de choses et “je” se trompe souvent. Alors, je vous prie de bien vouloir lui pardonner.

* pour les curieux : édition de 1979




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